Noguchi
01-03-2008

Haruchika Noguchi : une découverte

 

Autodidacte, il fonda la méthode dite Seïtaï. Son premier exploit fut la guérison qu’il apporta, âgé de douze ans, à ses voisins qui souffraient de diarrhées, lors du grand tremblement de terre qui sévit dans la région de Tokyo en 1923. Il y trouva sa vocation.

Après avoir étudié toutes les méthodes de guérison, il arriva à la conclusion que l’homme ne peut être sauvé par des méthodes de guérison. Il fut amené à concevoir l’idée du Seïtaï.

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Né à Tokyo, en septembre 1911, il était le second d’une famille de neuf frères.

Il rencontra Akiko (1916-2004), une authentique princesse qu’il enleva pour l’épouser.

Ils eurent quatre fils.

Fondateur de la méthode Seïtaï, à laquelle il consacra toute sa vie, il créa Seïtaï Kyokaï, école dans laquelle il enseigna et forma des techniciens. Il fit des conférences dans tout le Japon et écrivit de nombreux ouvrages.

Il est décédé en 1976 à soixante-quatre ans dans sa maison de Tokyo, entouré de sa famille.

 

Noguchi enfant

Laissé libre de son temps pour raison de santé, il a passé son enfance à lire des livres de toutes sortes.

Il s’est intéressé au magnétisme et s’est amusé à faire des expériences avec ses frères.  Il était d’ailleurs tout étonné des résultats. Un jour, il vit la plaie d’un de ses frère changer de couleur à mesure qu’il appliquait son magnétisme. Ce fut une expérience impressionnante(1).

Dès l’enfance, Noguchi avait un don curieux. A l’âge de sept ou huit ans, il disait aux passants qu’il voyait dans la rue :
«  Pépère, vous allez mourir bientôt… Mémère, vous allez mourir bientôt. »
Il voyait sur le visage de ces gens, un teint gris que lui seul était capable de voir et il ne pouvait s’empêcher de dire franchement ce qu’il sentait. Il n’était pas très diplomate en le faisant, mais c’était plus fort que lui. Effectivement, les gens à qui il disait ces choses mourraient dans les jours qui suivaient. La réputation de ce gosse bizarre se répandit et les gens commençaient à éviter de passer par là où il habitait.(2)

Un jour lorsqu’il était enfant, Noguchi était monté sur le toit d’un grand immeuble, avec un de ses camarades. Il fit alors un pari avec celui-ci. Il y avait là une bordure de deux mètres de large qui cernait le toit ; son ami lui dit : « Ferais-tu un tour dessus avec une bicyclette ? » Noguchi dit : « Oui. » Le pari fut fait.
Avant de monter sur le toit, il fit un essai dans un couloir moitié moins large. Il constata qu’il pouvait y circuler sans toucher le mur. Il se dit : « La bordure est deux fois plus large. » Il gagna le pari. Ensuite, il proposa à son ami d’essayer, en lui expliquant qu’on pouvait le faire sur un passage moitié moins large. Ce dernier hissa la bicyclette sur la bordure, mais le courage l’abandonna ensuite, parce qu’il a évoqué l’idée de chute possible. Il a évoqué aussi l’image de son corps ensanglanté gisant sur le pavé. Il était paralysé par les idées qu’il avait suscitées lui-même. Quant à Noguchi, il ne pensait même pas un instant à la possibilité de tomber.(3)

Naissance d’une vocation

En 1923, un tremblement de terre d’une intensité extraordinaire sévit dans toute la région de Tokyo et de Yokohama, rasant d’un coup toutes les constructions, maisons, bâtiments publics, hôpitaux, etc., à perte de vue. Les gens rôdaient dans cette dévastation sans abri, sans nourriture. Une dysenterie se propagea très vite aux alentours. Un cataclysme de cette importance rayait d’emblée toute possibilité d’y apporter des soins. Il vit une voisine se tordre de douleur. Il apposa sa main sur elle, sans aucune connaissance technique, simplement poussé par un désir spontané de l’aider. La femme se releva, le remercia avec un grand sourire. C’est ce sourire qui le décida dans sa carrière, en dépit des fortes oppositions de ses parents, surtout de son père qui considérait la pratique comme quelque chose de honteux et indécent. Dès le lendemain il se vit assailli par une foule de gens qui venaient lui demander des soins. Ainsi, ce garçon de douze ans s’engagea dans une voie sans en avoir eu l’intention, toujours poussé par le rappel de ce sourire.(4)

Ensuite, il commença à recevoir des gens qui lui demandaient des soins. Or, il n’avait aucune connaissance, même élémentaire, ni d’anatomie ni de médecine. Quand on lui parlait de l’estomac, il ne savait pas où il se trouve dans le corps humain. Mais ses mains se dirigeaient toutes seules, sans qu’il y pensât, vers le pied droit. Ses mains y restaient collées un bout de temps et lorsqu’elles s’en détachaient toutes seules, les gens le remerciaient de les avoir guéris. Tout naïvement, il pensait que l’estomac c’était quelque chose qui se trouve au pied droit.(5)

Il était sollicité de partout. Une fois, il avait remis en état la patte cassée d’un cheval de course ce qui lui valut une récompense fabuleuse de la part de son propriétaire. Jamais il n’avait reçu autant d’argent pour des cas humains. Avec cet argent, il acheta une voiture qui était à cette époque un luxe et une rareté. Il visitait ses clients avec sa voiture conduite par un chauffeur. Il emmenait avec lui un gros chien hollandais qui lui servait à éviter les enquiquinements avec les agents de police. Ceux-ci reculaient à la vue de cette bête énorme.(2)

 

Noguchi jeune homme

Voici une pensée étonnante de la part d'un jeune homme qui n'avait alors que dix-neuf ans. Il publia en 1930 « Pensée sur la Vie intégrale » dont Itsuo Tsuda présente ici une traduction. Nous recommandons vivement la lecture des commentaires de Tsuda sur ce texte dans son ouvrage « UN » publié au Courrier du Livre, p. 8 à 25.

PENSEE SUR LA VIE INTEGRALE

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 Moi, je suis.

Je suis le Centre de l'Univers.

En moi réside la Vie.

La Vie n'a ni commencement ni fin.

A travers moi, elle s'étend à l'infini, à travers moi, elle se lie à l'éternité.

Comme la Vie est absolue et infinie, moi aussi, je suis absolu et infini. Si je me meus, l'Univers se meut. Si l'Univers se meut, moi, je me meus. « Moi » et l'Univers sont Un indivisible, un corps et une pensée.

Je suis libre et sans barrière. Je suis détaché de la vie et de la mort. Ainsi en va-t-il, bien entendu, de la vieillesse et de la maladie. Maintenant je réalise la Vie et demeure dans la quiétude infinie et éternelle.

Ma conduite dans la vie quotidienne reste imperturbable et inaltérable. Cette conviction est incorruptible et éternel­lement inattaquable.

Oum ! Tout va bien. (6)

Du guérisseur au seïtaï

Au début, Noguchi était guérisseur. Il fut un temps où il cherchait à développer ses pouvoirs. Il pratiquait l’hypnose dans un but thérapeutique. Il arrivait à faire vibrer les cordes d’instruments, l’une après l’autre à distance, avec son kiaï, cri strident utilisé dans les arts martiaux. Il avait une concentration extraordinaire. (7)

Il avait entrepris d’examiner, en coopération avec des volontaires, tous les points connus dans la tradition, y compris ceux d’acupuncture. Un immense travail car il fallait vérifier des milliers de cas avant d’avoir des certitudes. Un travail difficile et délicat car les hommes se présentent sous toutes les formes : grands, petits, gras, maigres, avec des réactions toutes différentes les uns des autres. L’homme, c’est une jungle inextricable. Une fois, il s’est mis à examiner le pouce pour vérifier une idée qu’il avait. Pour le faire, il se plantait près d’un wc public dans le quartier d’Asakusa à Tokyo, en demandant la coopération des passants. Asakusa est un quartier populaire grouillant de gens venus de toutes parts, et il était donc plus facile de faire ce genre de travail. En voyant sa persévérance, des voyous du coin lui offrirent leur coopération. Ils attrapaient les passants et les emmenaient se faire examiner par le « Senseï ». Après avoir examiné plus de quatre mille passants, il arriva à la conclusion que le résultat était négatif.

Une telle continuité dans les efforts est une des caractéristiques du type 9 [voir taiheki]. Il ne lâche jamais avant d’en avoir le cœur net. Quand il s’intéresse à quelque chose, bon ou mauvais, il ne veut pas et ne peut pas s’arrêter à mi-chemin. Il est même ennuyeux de notre point de vue de civilisés. (8)

Pendant la guerre, Noguchi était bien protégé contre les abus des autorités, car il avait une clientèle composée de personnalités importantes, des ministres, des généraux etc. Il ne cédait pas à la pression du tokko, gestapo japonaise. Il ne se gênait pas de parler de la liberté, mot interdit à l’époque.
Lorsqu’il entendit à la radio la cessation des hostilités, il se sentit tout d’un coup comme déchargé d’un lourd fardeau de ses épaules et éprouva une détente insoupçonnée dans tout le corps. Sa respiration s’approfondit, découvrant un fond de calme dans son esprit. Ce calme fit surgir une lui une énergie toute fraîche, et il sentit dans sa peau qu’un monde nouveau était en train de commencer.
« Pourquoi ai-je parlé tellement de la liberté pendant la guerre, se dit-il, ce n’était que des mots. Au contraire, j’ai été simplement figé dans mon attitude. Plus je m’efforçais de lutter contre la tendance, plus j’étais enfermé dans un cadre étroit de pensée, sans pouvoir respirer profondément. »

Ce fut le tournant de sa carrière qui lui fit abandonner complètement la thérapie qu’il avait pratiquée jusqu’alors. (9 )


ImageNaissance du seïtaï

Après la guerre il renonça à la thérapeutique car elle ne correspondait pas à sa vocation. Quand il guérissait l’estomac faible, le patient se mettait à manger démesurément et revenait chez lui avec un mal au foie. Simple transfert de maladie. Les gens se mettaient à faire des débauches sans tenir compte des besoins de leur organisme, dans l’idée qu’il suffisait d’aller chez lui pour tout remettre en place. Il devenait le réparateur des erreurs commises par ses clients. Un rapport de dépendance s’était établi. Quand il s’absentait pour un voyage, ses clients ne trouvaient rien d’autre à faire que d’être inquiets et de tomber malades. En essayant d’enlever les béquilles, il devint lui-même une autre béquille, de taille cette fois. (7)

Parallèlement, Noguchi sentit germer en lui petit à petit l’idée que la maladie n’est peut-être pas une chose complètement inutile, un obstacle dont il faut absolument venir à bout. Il observait attentivement le cas de chacun de ses clients. Il a constaté que les gens ne tombaient malades ni par hasard, ni tout d’un coup, mais que l’organisme se trouvait auparavant dans un état tel qu’il ne pouvait éviter de passer par là. Il a constaté aussi qu’une fois le passage effectué, l’organisme se débarrassait de ses fatigues antérieures et recouvrait une force nouvelle. (10)

C’est alors qu’il est arrivé à la conception du seïtaï. Pour que les gens puissent marcher avec leurs propres pieds, il faut leur apprendre à se servir de leur corps. (7)

 

Le principe directeur est simple :

Le corps humain est doué d’une faculté naturelle qui réajuste sa condition, sans qu’il y ait besoin d’y apporter un effort conscient. Cette faculté, précisera-t-il plus tard est du ressort de l’extrapyramidal [cf. extra ].
Il s’agit d’activer cette faculté dont la nature nous a dotés et non d’apporter des moyens créés par l’intelligence humaine.
La maladie, on la laisse poursuivre son évolution naturelle, hypersensibilisation, et élimination. De cette manière, le processus accompli, le corps se régénère. (7)

Au début, il croyait avoir un certain pouvoir, une sorte de don qui lui était particulier. Il ne tarda pas à s’apercevoir de son erreur. Tout le monde a la même possibilité que lui, seulement on l’ignore. (1)

Noguchi s’est formé en autodidacte et son expérience pratique lui a fait découvrir pas mal de choses. Il observait le mouvement particulier de chacun, par rapport  à la totalité de la personne présente. (...) Il ne se contentait pas de ces impressions générales. Il les vérifiait, cas par cas, avec les sensations directes de ses mains, de ses doigts. C’est d’ailleurs ce qui rend son enseignement inaccessible à la plupart des gens, car la sensation ne se transmet pas par des explications. (...) Noguchi a développé une sensibilité extraordinaire aux doigts, mais sa sensibilité s’étendait également dans d’autres domaines de perceptions : vue, ouïe, goût, odorat. C’était un homme qui vivait dans l’univers des sensations. (11) La sensation ne peut être remplacée par aucun moyen de mesure, aussi perfectionné soit-il. Lorsqu’on prend un enfant bien portant dans les bras, il pèse lourd. Lorsqu’il n’est pas bien, il devient léger. Pourtant il peut peser exactement pareil sur une balance. C’est une question de sensation. (12)
Comme les Européens ont besoin de comprendre avant de se mettre à l’œuvre, de se donner l’explication « pourquoi », de coller une étiquette et classer, d’établir des parallèles avec d’autres choses, la sensation, entre temps, risque de s’évaporer. Sensation, c’est un mot exilé du vocabulaire. Quand on en parle, avec emphase, c’est généralement faux. Quand on en a, il est presque impossible d’en parler. (13)

Pendant plus de cinquante ans Noguchi a travaillé tous les jours sans relâche. Il dormait trois à quatre heures par jour pour récupérer et ne s’arrêtait jamais, même lorsqu’il eut des côtes cassées à la suite d’un accident, même lorsqu’il fut obligé de jeûner pendant plus de trois semaines parce que son estomac avait été perforé par l’absorption d’une tasse de thé contenant de l’alcool de bois, incident fréquent dans la période d’après guerre. Il n’avait même pas le temps de faire le mouvement régénérateur que pourtant il recommandait aux autres. Il n’avait jamais eu le loisir de prendre un bain de soleil et son teint était plutôt pâle, mais d’une lueur sereine. Le travail c’était sa passion. Avant son mariage, il ne savait pas qu’on gaspillait tant de temps à dormir et à manger. (14)

Si tout l’être participe au tourment, à la souffrance, ainsi qu’au plaisir et à la joie, il ne reste plus de place pour le regret.

Noguchi a formulé « Zensei Kun », préceptes de la vie pleine qui permettront de comprendre mieux sa pensée.

Zensei Kun

« Ceux qui vivent, meurent un jour. On vit parce qu’on meurt. Mais il ne s’agit pas de mourir un jour : à chaque instant, on s’achemine vers la mort. On a beau rire ou pleurer, n’empêche qu’on est en train de mourir. On appelle « vie », ce fait d’avancer à chaque pas vers la mort.

Il y a ceux qui vivent chaque instant, et d’autres qui meurent chaque instant.

Ceux qui s’acharnent à acquérir les avantages matériels, sont en train de mourir, ce sont les avantages matériels qui vivent à leur place.

Il en est de même avec ceux qui sont prisonniers de leur connaissance, esclaves des règles imposées, ou ceux qui, trop soucieux d’éloges ou de critiques, s’inquiètent du regard des autres.

Vivre vraiment dans cette vie où l’on est en train de mourir, c’est la voie de la vie pleine. » (15)

(1) Tome 2, p. 107
(2) Tome 5, p. 101
(3) Tome 2, p. 88
(4) Tome 2, p. 107
(5) Tome 6, p. 100
(6) Tome 4, p. 7
(7) Tome 4, p. 44
(8) Tome 4, p. 87-88
(9) Tome 4, p. 65
(10) Tome 5, p. 20
(11) Tome 4, p. 82
(12) Tome 4, p. 84
(13) Tome 4, p. 85
(14) Tome 1, p. 169
(15) Tome 5, p. 118